A se projeter dans cette vision exultante, on ressent que les larges envolées s'inscrivent dans un ensemble
vivant, lui-même insécable, comme un organisme qui fait système. On comprend que cette jubilation
qu'on croyait spontanée est fondée sur une observation minutieuse des choses et de leur imbrication.
La vivacité ressentie n'est pas un effet superficiel dû à l'assemblage de plages colorées et harmonieuses,
elle vient de l'intérieur du modèle, dont le peintre s'est longuement pénétré. A cette peinture franche qui
tient bien sa place au milieu des grands coloristes de l'école française, se substitue peu à peu une écriture
plus secrète, presque orientale, traductrice d'une matérialité profonde de la nature, d'une exactitude
spirituelle des choses, d'une coïncidence avec leur interprétation dans un art maîtrisé.
Ce double jeu de la peinture, à la fois extravertie et introvertie, explique que le plaisir immédiat qu'on a
éprouvé au premier coup d'œil, se prolonge indéfiniment et pénètre le spectateur de façon durable,
se transforme en plaisir intellectuel. Le tableau est construit de sensations à la fois vécues et analysées,
en partage avec le monde. Voilà un siècle, un autre Pissarro, ne procédait pas autrement. La sincérité
est toujours actuelle.
On ne peut pas dire que Claude Bonin se soit laissé influencer par sa descendance de Camille Pissarro
qui fut son grand-père maternel. Cela, bien que tout enfant il habitât Pontoise où son aïeul avait initié
Cézanne à la nouvelle technique. La peinture de Bonin présente une particularité : elle est à la fois dense
et linéaire. On y sent la recherche d'une architecture secrète de la nature, la quête angoissée d'une
transposition, la poursuite d'un dépassement.
Un certain sens du ramassé, un tachisme parfois violent, des contrastes de formes et de couleurs,
une palette allant des tons vifs aux blancheurs les plus délicates, des clartés inattendues, c'est ainsi que
je vois la peinture de Claude Bonin; elle est toujours en lutte entre le dessin et le plan coloré qui domine
dans les natures mortes où les fruits orangés paraissent s'envoler d'une coupe bleue. Et ce sont les bouteilles
et les fioles de la table du peintre.
Peut-être est-ce dans les éclairages à la lampe que Bonin trouve en 1952 le départ de sa personnalité
par une évocation d'intimiste, la projection d'une lumière mystérieuse.
Le peintre a le don d'étaler un bleu sous un vieux rose ou de ponctuer un ensemble de tons en bouquet.
Il donne toute sa palette en des marines hautes en couleurs : voiliers glissant au vent sur la mer en une
course folle sous un ciel aux transparences modulées; mâts balancés en contrepoints.
Enfin, ce sont les nus, celui de la femme accoudée ou la monumentale apparition de la femme gravide.
Tout cela fait l'originalité de Claude Bonin qui dessine souvent en couleurs le tracé d'une valse effrénée
d'un linéaire appuyé. Il aime les torsions, les enchevêtrements, les tournoiements baroques. Et c'est avec
une sautillante fébrilité qu'il déchiquette un paysage.
Une chose est certaine : la peinture de Bonin a un caractère très marqué; elle ne saurait se rattacher à
personne si ce n'est à lui-même.
Et c'est en atelier, devant son chevalet, ses esquisses étalées sous ses yeux encore émerveillés, qu'il
verra vraiment. comme pour la première fois, cette pêche miraculeuse encore Frémissante d'impressions,
prisonnière dans ses filets aux mailles invisibles ...
Maintenant, il pourra faire un choix, retrouver devant sa meilleure prise, tous les sentiments, toutes les
émotions de l'instant d'avant, et les ordonner sur l'étal de la toile blanche ... Mais, les émotions,
les sentiments et les sensations variant d'un sujet à l'autre, il n'est pas surprenant de voir autant de diversités
dans sa manière de transposer la nature, pour le plus grand bonheur des yeux ...
Il serait évidemment plus facile de s'en tenir à un procédé, à un "truc", qui peut s'appliquer à tous les motifs
indifféremment mais combien fastidieux et monotone !
Malgré tout, on retrouve dans toutes ses œuvres des points communs forts, comme tenant d'un caractère inné.
Sa vision et sa découverte de l'architecture cachée des choses qu'il dessine en couleurs vives et cerne des
surfaces morcelées, l'apparente plus aux fauves qu'aux figuratifs appliqués ... Venant de la "Réalité poétique",
il est plus près de la poésie que de la réalité ordinaire.
La peinture de Claude Bonin est, comme la nature, unique et multiple. Sa diversité fait sa richesse et son charme ...
et fait notre joie.
Ne voulant pas davantage étendre le nom de son grand-père à tout ce qui peint, c'est sous son seul
patronyme de "Bonin" qu'il signe ses toiles. Et pourtant, sous cette signature se cache un véritable Pissarro,
qui a gardé toutes les qualités de cœur, toute la sensibilité, toute la sincérité de son grand-père.
Mais, il laisse à l'impressionnisme de son temps, son passé glorieux et emprunte le chemin de la peinture
contemporaine, renouvelant le figuratif de le "réalité poétique" par un style plus près du fauvisme que
de la réalité ...
Claude Bonin peint la Nature, sa véritable source d'inspiration, avec quelque chose en plus,
ou quelque chose en moins que la fausse réalité et c'est ébahi qu'on s'aperçoit que ce qu'il voit est aussi
contenu, mais caché derrière l'apparence des choses, qui perd de sa suffisance ou de sa banalité ...
Sa peinture colorée débusque du bout d'un pinceau joyeux, l'âme de la Nature et sur la toile, c'est un tour
de force qui s'est accompli...